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CAJ, numéro 1, Janvier 2007

Afrique du Sud
Zuma, la justice et les médias

Les démêlées judiciaires de l'ancien vice-président sud-africain donnent lieu à des débats animés sur la responsabilité des médias. À l'acharnement judiciaire dont il s'estime victime, Jacob Zuma ajoute l'accusation d'acharnement médiatique. À quoi donc rime cette partie d'échec à trois ?

Par Mputhula Mtane

Mon premier est un politicien de haut rang, que tout destine (destinait ?) au pouvoir suprême dans un pays qui en une décennie s'est imposé comme le plus influent d'Afrique. Mon deuxième est un appareil judiciaire décidé à mener jusqu'au bout deux affaires sulfureuses mettant en cause le politicien. Mon troisième est une presse parmi les plus diverses, les plus agressives et sans doute la plus outillée sur le continent africain. Mon tout consiste en une saga multidimensionnelle (politique médiatique et judiciaire) lors de laquelle des acteurs que tout semble opposer finissent par se rendre service, sans doute involontairement.

Entre Jacob Zuma, la presse et la justice sud-africaine, la partie d'échec commence en juin 2005. Au début du mois, son conseiller financier, Shabir Shaik est condamné par la justice, pour fraude et corruption, à 15 ans de prison. L'affaire est liée à une histoire de pots de vin ayant entachée des achats d'armes à une compagnie française. Si la culpabilité de son conseiller financier est établie par la justice, sur Jacob Zuma pèsent simplement de forts soupçons. D'autant que la juge qui vient de condamner Shabir Shaik décrit la relation de ce dernier avec le vice-président sud-africain en des termes très durs : " une relation généralement corrompue ", dit-elle.

À la suite de ce jugement, Jacob Zuma est démis de ses fonctions par le président Thabo Mbéki et désormais, dans la presse sud-africaine, la question de la succession au sommet de l'Etat après la fin du second mandant de Mbéki prends une nouvelle tournure : Zuma, le favori à cette succession, peut-il encore légitémement y prétendre ?

D'autant que lui, la perte de son portefeuille gouvernemental n'est qu'un début. En novembre 2005, la justice ouvre une autre enquête sur l'ancien vice-président. Il est soupçonné de viol. En décembre, l'information est confirmée et Zuma est inculpé. Les journaux sud-africains, pris d'une compréhensible fièvre, livrent les détails de l'affaire, bien avant l'ouverture du procès.

On apprend notamment que la victime serait la fille d'un militant historique de l'ANC (l'African National Congress). Toujours selon les médias du pays, elle est également une activiste de la lutte contre le Sida et serait elle-même porteuse du virus. Toutes ces informations sont vite confirmées de sources officielles quelques temps avant l'ouverture du procès. Pendant la même période, les proches de l'ancien vice-président se mobilisent et dénoncent une presse qui selon eux, en veut à leur champion.

Zuma, trajectoire d'un militant historique

Pourtant, s'il est vrai que de la fin de l'année 2005 au milieu de l'année 2006, l'affaire Zuma occupe la première place dans le traitement médiatique, ceci tient à la fois à la stature du personnage, à sa trajectoire et aux faits qui lui sont reprochés.

Autodidacte, militant de l'ANC depuis 1959, Zuma est condamné en 1963 à dix ans de prison par le pouvoir blanc d'Afrique du Sud. Il purge sa peine à Robben Island, en compagnie de Nelson Mandela notamment. Dès 1975, il s'exile au Swaziland, puis au Mozambique. En 1977, il rentre au comité exécutif du parti. En 1984, il le représente au Mozambique, puis dès 1987 en Zambie. Alors que la fin du régime de l'apartheid s'annonce, il est un des premiers cadres en exil de l'ANC à retourner au pays.

Dès son retour, son activisme jamais démenti le met aux prises avec l'Inkhata Freedom Party de Mangosuthu Buthelezi, dans le Kwa Zulu natal dont il est originaire. Grâce à lui, l'ANC tient tête à l'opposition parfois violente de l'Inkhata. C'est fort justement qu'en dépit de la concurrence de Cyril Ramaphosa et d'autres encore, Zuma accède à la vice-présidence de l'ANC en 1997, puis à celle du pays en 1999. L'ANC qui domine depuis cinq ans la vie politique de la nouvelle Afrique du Sud vient ainsi de faire de lui le probable futur président, après les départs de Nelson Mandela puis de Thabo Mbéki.

Loin de tout scandale, une telle ascension, en plus de sa grande popularité parmi les jeunes de l'ANC notamment, vaut à Jacob Zuma d'être souvent sous les feux de l'actualité. D'autant qu'en plus d'être le médiateur en chef de divers conflits africains (Burundi, République Démocratique du Congo), Zuma préside au plan national le Conseil National sur le Sida. Dans un pays où la pandémie fait des ravages, il est au premier plan des efforts pour la faire reculer.

Toutes choses qui contribuent à rendre plus scandaleuses encore les accusations de viol portées contre lui. En Afrique du Sud en effet, le viol des femmes est un mal social. On estime qu'il ne passe pas un jour sans que plusieurs en soient victimes.

Pour de nombreux éditorialistes, avant même l'ouverture de son procès, Zuma a perdu toute autorité morale pour envisager d'accéder à la présidence de la république. Ses supporters et lui revendiquent pourtant la présomption d'innocence reconnue à chaque accusée. Car espèrent-ils, le procès leur donnera raison.

Au bout de longues semaines de débats, le 8 mai 2006, la justice sud-africaine acquitte l'ancien vice-président de l'accusation de viol. Certes, dit le jugement, des rapports sexuels ont bel et bien eu lieu entre Jacob Zuma et la plaignante. Mais selon les juges, ces rapports ont été consensuels. Ce qu'a toujours clamé Zuma. Reste que sa victoire judiciaire est marquées par de biens graves aveux.

Tout d'abord il reconnaît qu'il savait, au moment de s'engager dans une relation avec la plaignante, que cette dernière était porteuse du virus du Sida. Il explique, au grand étonnement de tous, qu'après avoir couché avec celle qui l'accuse de viol, il a pris une douche, sensée le protéger de contracter la maladie. Propos surprenants, qui suscitent une mise au point cinglante des juges, mais davantage encore la désapprobation d'une majorité de journaux sud-africains.

Procès spectacle

Au lendemain de ce procès, les supporters de Jacob Zuma célèbrent leur victoire tout en dénonçant un complot politico médiatique. Convaincus de ce que les médias en particulier lui en veulent, certains vont même produire, à grand renfort de publicité, un documentaire consacré à dénoncer le procès que la presse du pays aurait intenté à l'ancien vice-président. En son nom, ses avocats engagent des poursuites contre six journaux et réclament de 5 à 20 millions de rands. Zuma accusent les quotidiens The Star, The Citizen, Sunday Independent et d'autres encore de diffamation.

Au sein de la sphère médiatique, si un débat relatif à la couverture de l'affaire Zuma fait rage, il se focalise moins sur ses orientations générales que sur le type de traitement réservé au procès en particulier.

Tanawa Kupe, chef du département de littérature de langues et d'études des médias à la Wits University à Johannesburg estime qu'" une partie de la presse, à la recherche de lectorat, a rendu compte de ce procès comme s'il se résumait à un scandale sexuel mettant en scène une personnalité publique. Ils ont constamment sélectionné et mis en avant les détails les plus salaces, s'en sont largement servis dans leurs titres et les ont longuement mis en valeur dans leurs comptes-rendus de procès (…). Ils ont par le fait même omis de rendre compte de cette affaire sous l'angle de la violence faite au femmes en général".

Pour le professeur Kupe, ce type de traitement ne sert pas la lutte contre les violences faites aux femmes, dans une société qui veut éliminer ce mal. Il pose davantage la question de l'intérêt pour le public d'avoir droit à une telle couverture. Tanawa Kupe n'hésite pas à parler d'un abus de la liberté d'expression de la part de certains journaux.

Le profeseur Anton Harber, ancien éditeur du Mail and Guardian et directeur du programme de journalisme et de la Wits University estime pourtant qu'il n'y a point eu d'abus d'une quelconque liberté d'expression. " Il n'appartient pas au journaliste de laisser de côté certains faits pour telle ou telle raison, c'est de l'auto-censure. Le journaliste a le devoir de rendre compte. Le lecteur jugera par lui-même ", précise Harber.

Ceci dit, il note lui aussi une insuffisance dans la couverture médiatique de l'affaire Zuma : " je ne suis pas convaincu que les médias aient bien expliqué la dangerosité de certaines pratiques, comme celle de faire l'amour sans préservatifs. Ils relevaient à juste titre l'hypocrisie de Jacob Zuma, mais il me semble qu'ils n'ont pas toujours rappelé des choses importantes relatives à la prévention de cette maladie dans notre pays en particulier ".

Zuma for president

Loin de ces débats, à l'issue de la première affaire Zuma et alors que l'incertitude plane quant à l'ouverture d'un deuxième procès contre lui, l'ancien vice-président a repris l'initiative sur le terrain politique. Au début de l'année 2007, rien ne permet de dire qu'il ne sera pas candidat (à la tête de l'ANC) en vue de l'élection présidentielle à venir. Bien des choses indiquent au contraire que paradoxalement, à la faveur de son procès et de son acquittement, il a bénéficié bien plus que ses concurrents potentiels, d'une publicité pas forcément négative.

Le professeur Tawana Kupe analyse en effet que Zuma a compris comment faire travailler les médias en sa faveur. " Il a compris le fonctionnement de la politique au 21è siècle. Il sait qu'aucune publicité n'est mauvaise ". Affable, toujours à l'aise avec les journalistes, avant d'être pris dans le tourbillon des affaires, il aurait toujours su éviter les questions embarrassantes. Loin de le déstabiliser, celles-ci l'auraient renforcé, car estime Tawana Kupe : " il sait saisir les opportunités dans l'adversité. Peut-être est-ce une leçon apprise pendant la lutte pour la libération ".

De fait, officiellement, Zuma n'a jamais déclaré qu'il serait candidat à la présidence de l'Afrique du Sud. Mais devant ce qu'il a considéré comme un acharnement de la justice et des médias contre lui, il a tôt fait se suggérer que tout ceci vise à lui barrer la voie vers le pouvoir. Analyse courante, même si elle n'est point partagée, dans les médias sud-africains et qui lui assure depuis des mois, selon le professeur Kupe, de " faire campagne sans le déclarer et grâce aux même médias qui croient le combattre ".

Finalement, même dans la perspective d'un deuxième procès, si Jacob Zuma était blanchi par la justice, les chemins de la présidence pourraient s'ouvrir plus grandement encore, fort notamment du soutien populaire et de la publicité dont il aura bénéficié. Le paradoxe ne serait qu'apparent puisque bien souvent, lorsqu'une partie de la presse dominante tente ouvertement de s'opposer à un candidat, elle lui ouvre fatalement des portes qui semblent à certains hermétiquement fermées.

Car à vouloir défaire des candidats, les médias parfois concourent à leur victoire. En 2004 aux Etats-Unis, les grands quotidiens avaient appelé à voter contre Georges Bush candidat à un second mandat. La guerre qu'il avait lancée en Irak en mars 2003 fondait quelques-unes des critiques les plus sévères contre lui. Il l'a pourtant emporté face au démocrate John Kerry. En France en 1995 et en 2002, toute la grande presse avait appelé à voter contre Jacques Chirac, lui assurant par deux fois des victoires aussi surprenantes que sans nuances.

En Afrique du sud, dans ce qui ressemble à une partie d'échec à trois, entre Jacob Zuma, la justice et les médias, c'est au politique que semble revenir l'avantage, pour le moment du moins.

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Une

CAJ, Numéro 1, Janvier 2007

Ont contribué à ce numéro :
Ahmed Taka, Mputhula Ntane, Gabrielle Michaud-Sauvageau, Marilyn Greene, Etienne Roland et André-Michel Essoungou

 
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