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CAJ,
numéro
1, Janvier 2007
Bénin
Les
sous et les dessous de la liberté de presse
Les journalistes du Sud ne travaillent
pas tous menottes aux poignets. Mais pour certains, les choix
de couverture sont davantage dictés par le porte monnaie
que par l'intérêt public. Portrait de la presse
au Bénin, minuscule Etat de sept millions d'habitants,
où l'on parle plus de 50 langues différentes.
Par Gabrielle Michaud-Sauvageau
Au
Bénin, les plumes acérées ne connaissent
pas de tabous : corruption, désorganisation des dirigeants,
complots, malversations, assassinats politiques, quelques
rares tensions ethniques : tout peut être librement
étalé noir sur blanc et distribué sans
contraintes.
La
position des médias béninois, en 25e place au
palmarès 2005 de la liberté de la presse de
Reporters Sans Frontières, fait l'envie de tous les
pays africains. Il se situe même devant de nombreux
pays occidentaux, dont la France (30e), le Japon (37e) et
les Etats-Unis (44e). Pourtant, les grands enjeux sociaux
et les enquêtes de terrain trouvent difficilement leur
place dans la panoplie impressionnante d'organes de diffusion
du pays. La précarité des entreprises de presse
et des journalistes eux-mêmes gâtent le paysage
médiatique remarquablement dynamique au Bénin.
Depuis la chute pacifique
d'une dictature marxiste-léniniste en 1990, le Bénin
est devenu un modèle de démocratie en Afrique.
En avril 2006, l'ancien directeur de la Banque ouest africaine
de développement (BOAD), Boni Thomas Yayi, a remplacé
le vieux " Caméléon " Mathieu Kérékou,
resté à la tête de l'Etat pendant 30 ans.
Cet ancien dictateur réélu deux fois sous l'ère
démocratique avait adopté, par rapport aux médias,
une stratégie de laisser-faire allant jusqu'au laxisme.
De quelle liberté de presse parle-t-on exactement ?
Carpe
diem
Sans connaître
la misère absolue, les artisans des médias au
Bénin ne reçoivent pas pour la plupart qu'une
rémunération suffisante pour leur permettre
d'ignorer les " encouragements " des organisations
qui font la manchette. " Sur le terrain, un journaliste
peut recevoir un montant d'argent peut-être 5000 Fcfa,
et c'est ça qui lui permet d'arrondir ses fins de mois
", rapporte le directeur de rédaction d'un des
trente quotidiens privés de Cotonou, qui préfère
que son identité ne soit pas dévoilée.
C'est que les nouvelles voyagent vite, et certains patrons
de presse, bien que conscients du problème éthique
que posent ces enveloppes au regard de l'impartialité
qu'exige la profession, sont un peu récalcitrants à
ce qu'on en discute ouvertement.
Reste qu'il est difficile
de demeurer incorruptible quand le ventre sonne creux, souligne
le responsable de rédaction. " Par rapport au
code de la déontologie, (les dessous de table) sont
interdits. C'est clair, quand vous recevez un intéressement
de la part de quelqu'un, que le travail sera orienté.
Mais les journalistes ne reçoivent qu'environ 50 000
Fcfa par mois, et les patrons de presse doivent souvent quatre
ou cinq mois d'arriérés à leurs employés.
Il faut vivre quand même ! "
Les rues de la métropole,
Cotonou, fourmillent de travailleurs sous-employés
qui survivent grâce à leur débrouillardise
et à la revente de marchandise de contrebande en provenance
du Nigéria. Les propriétaires des médias
n'ont donc aucun mal à attirer dans leur rédactions,
des jeunes, souvent sans formation adéquate, qui accepteront
de travailler gratuitement dans l'espoir de mettre la main
sur ces fameuses enveloppes remises discrètement à
la fin des conférences de presse. En réalité,
ces pratiques ne constituent que la partie visible de l'Iceberg.
Pour équilibrer
les finances familiales, la plupart des journalistes doivent
trouver un travail à côté, la plupart
du temps un petit commerce ou des contrats comme consultant
pour des organisations internationales. Ce qui est plus problématique,
par contre, c'est que certains contournent toujours les règles
de délivrance de la carte de presse en jouant le rôle
d'attaché de communication pour des ministres ou de
grands industriels, entre deux reportages.
La
vérité de qui ?
Qui plus est, ce sont
les financements par quelques institutions politiques et commerciales
qui font actuellement vivre les médias, pour la plupart
très fragiles. Sans ces partenariats, les entreprises
médiatiques crouleraient sous le poids des charges
fiscales et des importants frais en matériel informatique
et électronique. Il est très difficile, dans
ces circonstances, de mordre la main qui vous nourrit. "
On compte aujourd'hui sur les doigts d'une main les médias
qui sont sponsorisés par un homme politique ou un homme
d'affaires. Et c'est l'une des raisons pour lesquelles vous
sentez dans la presse une sorte de tendance à l'unanimisme
sur certains problèmes et dont on occulte constamment
quelques aspects ", affirme M. Hervé Aïdaco
Coyssi, un journaliste qui a largement sillonné le
paysage médiatique béninois depuis 30 ans.
Très peu de gens
peuvent distinguer la bourse bien garnie derrière des
reportages qui parlent de " foules en liesse " autour
d'un candidat politique ou des " propos judicieux et
éclairants " prononcés par un personnage
influent.
Des " arrangements
" ponctuels aux contrats à long terme signés
avec un politicien pour une couverture favorable (tout particulièrement
pendant les périodes électorales
), la
publicité se mêle insidieusement aux contenus
journalistiques. " Le code de déontologie spécifie
qu'il faut faire la différence entre un article et
un publireportage, pour signaler au lecteur lequel a été
intéressé par de l'argent. C'est vrai que beaucoup
de journaux ne le font pas, et c'est une des choses à
corriger dans les rédactions ", confirme notre
directeur de rédaction anonyme.
En outre, dans le combat
permanent pour la liberté d'expression, les journalistes
ont également leur part de responsabilité estime
François Awoudo, président de l'Observatoire
de la déontologie et de l'éthique dans les médias
du Bénin. La liberté de presse nécessite
un engagement indéfectible de tous les côtés
et elle se mérite, selon lui : " Chaque fois que
nous nous comportons de façon à violer le droit
du public, à la vie privée, à la présomption
d'innocence, nous nous privons d'arguments pour réclamer
davantage de libertés. Ces comportements constituent
aussi une menace à la liberté de la presse ."
Patience
et longueur de temps
La liberté d'expression
est une chose, mais les moyens de l'exercer en sont une autre.
S'ils se rabattent quelques fois sur la rumeur ou négligent
les vérifications approfondies de leurs informations,
c'est parce que les journalistes béninois doivent composer
avec des ressources très limitées mises à
leur disposition. Marcel Béria, journaliste depuis
plus de dix ans à l'Office radio et télédiffusion
du Bénin voit souvent les contraintes matérielles
refroidir son ardeur au travail. " Ici à la télévision
nationale, nous n'avons qu'un seul appareil de visionnement
(appareil servant à pré visualiser les images
avant le montage). Ce n'est pas possible de faire quelque
chose dans l'urgence ou rapidement parce que, s'il y a trois
collègues alignés pour visionner, la seule chose
qu'il vous reste à faire c'est de prendre la quatrième
place et d'attendre tranquillement ", se désole-t-il.
Pire encore, pas moyen pour un journaliste de faire un appel
téléphonique sans gruger le temps de sa propre
carte d'appel, sur un téléphone portable payé
à même ses maigres revenus !
Les propos de Marcel
Béria trouvent écho dans les observations de
François Bugingo, président de la section canadienne
de Reporters Sans frontières. " Pour nombre de
journalistes africains, les moyens leurs manquent pour leur
permettre de remplir leur devoir d'informer le public, pour
assurer leur sécurité et leur visibilité
sur le terrain ", affirme-t-il. Lui-même, fondateur
d'un journal dans son Rwanda natal, actuel chroniqueur de
Radio-Canada et animateur à Télé-Québec
atteste que les conditions d'exercice du métier en
Afrique peuvent faire paraître les règles éthiques
comme un luxe inaccessible. " Cela relève du parcours
du combattant que de faire rouler un journal en Afrique. Depuis
que je pratique dans les médias du Canada, j'ai l'impression
de rouler en Rolls-Royce. "
Le palmarès de
son organisation n'est en aucune façon une appréciation
qualitative des médias, souligne en fin de compte François
Bugingo. " RSF défend même des journaux
qu'elle trouve de mauvais goût. Ce que nous défendons,
en fait, c'est la liberté d'expression des journalistes,
leur capacité à pouvoir dire ce qu'ils veulent,
pas la pertinence de leur travail ", précise-t-il.
Ironiquement, l'exemple
du Bénin, avec l'explosion de ses médias d'informations,
comme c'est le cas dans bien d'autres pays en voie de développement,
ramène vers les préoccupations des journalistes
qui pratiquent leur métier dans des pays industrialisés,
où la menace est beaucoup moins politique qu'économique.
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