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CAJ, numéro 1, Janvier 2007

Seychelles
Silence au paradis

Pour les 85 000 habitants de l'archipel des Seychelles, au large des côtes est africaines, 30 ans après l'indépendance l'information reste très contrôlée par le pouvoir. L'Etat seychellois qui possède déjà le monopole des ondes - avec deux radios et une télévision nationale - vient de voir la position de son quotidien (The Nation) renforcée par la fermeture, fin octobre 2006, du principal journal d'opposition.


Par Etienne Roland

Une plage de sable blanc. Des cocotiers au feuillage verdoyant. Un soleil lumineux et luisant. L'eau, couleur turquoise, à perte de vue ; si claire que les poissons qui y vivent sont visibles à l'œil nu. Le calme, le repos, le bonheur. Une certaine idée du du bonheur tout au moins…

Bienvenu aux Seychelles, petit archipel de 445 kilomètres carrés, découvert par des français, longtemps dominé par les anglais, résolument créole et indépendant depuis 30 ans seulement. Trois décennies d'une histoire politique aussi tumultueuse que mal connue à l'extérieur ; d'autant qu'elles ont culminé en une réussite économique impressionnante, attelée principalement à une industrie touristique gérée de manière intelligente, avec à la fois un souci de la préservation de l'écosystème et de la rentabilité économique.

De sorte que, de ce territoire fascinant, on ne retient en général que l'image de carte postale. Pourtant, derrière le décor et la réalité d'une indiscutable réussite à divers niveaux, se cache aussi celle moins plaisante d'une interdiction sévère de la liberté de dire et d'imprimer ce qu'on veut.

La fin d'un " Regar "

Fin octobre dernier, après près d'une décennie d'existence, le principal journal échappant à la lourde main des autorités de Victoria a été contraint à la fermeture. En première page de son édition du 27 octobre 2006, on peut lire en effet ces lignes : " La direction de Regar a décidé de mettre un terme à la publication du journal, après avoir subi une autre récompense massive pour des torts que nous aurions causé. Nous ne pouvons pas continuer à publier tant que nous sommes sous la menace de poursuites de la part des autorités et du gouvernement… ".

Déçus certes, mais souriants au moment de faire paraître ce qui est depuis le dernier numéro de leur hebdomadaire, de leurs bureaux du centre de la capitale seychelloise, Roger Mancienne et Jean-François Ferrari qui dirigent Regar soulignent qu'ils ont simplement bien reçu le message. Ce "harcèlement judiciaire vise à nous faire taire. Car tout individu doué de raison peut se rendre compte du caractère injuste de notre condamnation " expliquent-ils.

L'affaire remonte à la publication, dans l'édition du 14 juin 2002, d'une photo de Maurice Lousteau-Lalanne, alors haut fonctionnaire du ministère seychellois de l'agriculture, nommé depuis quelques mois à la tête du Seychelles Tourism board, l'institution chargée de promouvoir l'image du pays à l'extérieur notamment. Sur ladite photo, on voit cette personnalité de la vie publique du pays, accompagnée d'autres personne est en train de pêcher, dans ce que les journalistes disent être le parc marin d'Aldabra, lieu interdit à la pêche par une loi de 1981.

Le tort du journal est d'avoir publié cette photo en rappelant, au bas de celle-ci, les dispositions de la loi. Le journal entendait manifestement relever la violation de ladite loi par un personnage important. Ce qui déplaît à ce dernier, qui saisi la justice invoquant notamment l'atteinte à sa réputation.

Lors du procès, si le plaignant Lousteau-Lalanne reconnaît avoir pêché dans les limites du parc marin, il fait valoir qu'au contraire de la loi, une disposition du règlement interne des services seychellois du tourisme lui accorde ainsi qu'à d'autres, le droit de le faire. Ce règlement qu'il n'a pas pu produire à l'audience cependant suffit au juge Ranjun Perrera qui condamne le journal à payer 350 000 roupies (autour de 65 000 dollars américains) de dommages et intérêts au fonctionnaire, en plus d'une amende de 40 000 milles roupies (autour de 7300 dollars américains).

Une telle sévérité s'explique-t-elle également par les rapports qu'entretiennent certaines parties à ce procès, ainsi que par le profil de ses acteurs ? Roger Mancienne et Jean-François Ferrari n'en doutent guère.

Pour eux, les relations entre France Bonté, procureur dans ce procès et le juge Ranjun Perrera sont au minimum troublantes. En plus d'être procureur et membre du comité central du parti au pouvoir dans le pays, France Bonté est en effet président du Constitutionnal appointment authority, l'autorité qui nomme les juges de la cour suprême notamment. C'est donc lui qui a nommé Ranjun. " Ce dernier pouvait-il se permettre de lui déplaire ? ", s'interrogent les deux journalistes.

Toujours est-il qu'en condamnant si lourdement la principale publication détenue par d'autres intérêts que ceux du pouvoir, la justice des Seychelles prive le paysage médiatique d'un de ses acteurs les plus important. C'est " un retour vers le système de parti unique ", titre Le Nouveau Seychelles, autre publication indépendante des intérêts du pouvoir.

Une presse très politisée

Une telle attitude s'explique en partie sans doute aussi par une caractéristique commune aux journaux de ce petit pays : tous appartiennent et représentent un des partis politiques du pays. Ils n'en sont pas seulement proches, mais en sont les organes d'expression. The Nation pour le Seychelles people progressive front (SPPF) au pouvoir, Regar pour le Seychelles national parti (SNP). L'un et l'autre journaux étant les plus diffusés du pays, autant que les deux partis sont les plus importants également.

" La vérité c'est que dans un petit pays comme le nôtre, il n'est pas rare d'être à la fois journaliste, activiste et homme politique ", explique Roger Mancienne. Jean-François Ferrari, l'autre responsable du journal Regar est aussi un élu du SNP au parlement. L'éditorialiste du journal, Wavel Ramkalawan, n'est autre que le président du SNP et candidat malheureux à la dernière élection présidentielle.

Dans ce contexte, la lutte pour le pouvoir se déroule simultanément sur les terrains politique et médiatique. Or entre pouvoir et opposition, les relations se sont remarquablement dégradées ces dernières années. L'opposition accuse notamment le pouvoir du président James Michel d'avoir remporté les élections générales de juillet 2006 en usant de fraudes.

Successeur d'Albert René, resté plus de décennies à la tête du pays, James Michel affirme son pouvoir en usant au besoin de la force. Début octobre, alors qu'ils protestaient devant le siège du parlement après le refus des autorités d'envisager la libéralisation des ondes, les députés de l'opposition ont été brutalisés par la police. Le président, alors absent du pays, s'est empressé de prendre fait et causes pour les forces de l'ordre dès son retour quelques jours plus tard.

Dans les colonnes de Regar, le SNP relève ces manquements et abus. Qu'ils se produisent sur le champ politique ou qu'ils affectent la société à un tout autre niveau.

Dans son édition du 20 octobre 2006 par exemple, Wavel Ramkalawan l'éditorialiste de Regar analyse quelques-uns des maux qui affectent la société seychelloise : 14 cas de suicide recensés chaque mois (tentatives et suicide effectifs), plus de 50% des naissances enregistrées dans le pays le sont chez des femmes vivant seules, l'avortement et les grossesses précoces sont nombreux, de même que les enfants victimes d'abus sexuels. Conclusion de l'éditorialiste accessoirement candidat à l'élection présidentielle : " tout ceci indique que nous ne vivons pas dans un paradis, mais pour bien d'entre-nous dans un enfer que beaucoup seraient prêts à quitter au prix de leur vie. Il est temps, conclut-il, que ceux qui ont été élu trouvent des solutions à ces problèmes ".

Mélange de compétences ou utile complémentarité entre politique et journalisme ? Il reste que le face à face dans lequel les médias seychellois sont engagés ne quitte jamais les terrains de la politique. S'il n'avait pas fermé boutique en Octobre, le journal aurait encore eu à répondre devant la justice d'accusation de diffamation notamment ; contre… Albert René et James Michel. Président et ancien président du pays. " Si c'est ce que nous réserve le futur, autant arrêter maintenant ", écrivent encore les responsables du journal. " Au moins de cette façon nous cessons d'être les dindons de la farce et nous cessons aussi d'offrir à ce pouvoir une respectabilité démocratique dont il se targue tant que nous sommes en face ".

Symbole du lien entre politique et journalisme, alors que Regar quittait les kiosque fin octobre, les députés de l'opposition eux boudaient les travaux du parlement. Eux aussi refusent de continuer jouer à un jeu dont le gagnant, qui est aussi une des parties, est connu à l'avance.

À moins que les Seychellois décident de ne pas abandonner ces développements sur les terrains médiatiques et politiques à leur élite, il est probable que sur les belles plages de l'archipel, le silence et la quiétude soit troublés seulement par le son des vagues d'un Océan indien qui plus qu'ailleurs, a ici la clarté turquoise d'un paradis rêvé.

 

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Une

CAJ, Numéro 1, Janvier 2007

Ont contribué à ce numéro :
Ahmed Taka, Mputhula Ntane, Gabrielle Michaud-Sauvageau, Marilyn Greene, Etienne Roland et André-Michel Essoungou

 
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