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CAJ, numéro 1, Janvier 2007

Nord Sud

L'Afrique (mal) vue du Nord

Entre guerres si souvent tribales, ravages du sida et dictateurs sanglants, l'image du continent africain se résume, avec une remarquable constance, à un long récit d'horreurs dans les médias d'Occident. Pourquoi et comment ?

Par Ahmed Taka

Ce ne sont plus des cris qu'il émet, mais des bêlements. Ce ne sont plus des larmes qui coulent de ses yeux bouffis, mais du sang. Autour de lui, des rires d'hommes trempés d'alcool autant que drogués. L'homme supplie, implore. Ses bourreaux n'ont cure. Ils lui arrachent une oreille, lui mutile le pénis. L'homme s'évanouit. À son réveil, il promet d'offrir toute sa fortune. Les rires reprennent. Son supplice aussi. On lui arrache l'autre oreille. Puis on le traîne, nu, dans les rues de la ville, sous le regard apeuré de quelques passants…

Idi Amin DadaLa scène a lieu à Monrovia, capitale du Libéria, le dimanche 9 septembre 1990. La victime, Samuel Doe, est depuis dix ans le chef d'un Etat que se partagent désormais des chefs de guerre tous lancés à la conquête du pouvoir. Dix ans plutôt, Doe avait lui- même pris les armes et mené un putsch sanglant contre les autorités d'alors, éxécutant au passage le président Tolbert. Il était devenu l'homme fort et craint de Monrovia. Mais au bout de dix ans d'un pouvoir éxercé de manière toujours plus absolu, Samuel Doe achève son parcours dans une souffrance indicible. Il n'aura pas eu l'opportunité de s'échapper comme le fit l'Ougandais Idi Amin Dada.

En cette année riche en bouleversements, l'Afrique figure donc dans l'actualité internationale pour un haut fait de barbarie, pour lequel les humains ont pourtant montré d'indéniables aptitudes, du Vietnam à l'Irak en passant par l'Algérie : la torture.

Au mépris des conventions et règles internationales, au mépris même de la décence, la très respectables BBC, mais également la plupart des chaînes de télévisions occidentales et certaines en Afrique également vont retransmettre ces scènes insoutenables, que l'on doit à un des nombreux chefs rebelles surgit des forêts du continent.

Quasiment jamais, la question du bien fondé de la diffusion de telles images ne se pose. Il est vrai que sur les télévisions d'Occident, l'exposition des drames africains ne fait pas débat. La longue et cruelle exécution de Samuel Doe n'est alors qu'un moment d'une ancienne tradition de reportages sur les drames d'Afrique.

Il en va tout autrement des drames d'Occident, ainsi qu'en témoigne l'unique image de mort (et encore !) des attentats 11 septembre 2001 contre les deux tours du World Trade Center : celle d'un homme (femme ?) qui s'élance du haut d'une des tours et dont on imagine qu'il n'a pas survécu. Pour le reste, censure et boule de gomme.

Spécialistes du hors monde

Montréal, hiver 2000. Du haut d'un podium, face à un public composé majoritairement d'hommes d'affaires canadiens à l'écoute de conseils avisés pour investir en Afrique, la journaliste française Christine Ockrent pérore avec suffisance. Ancienne rédactrice en chef de divers magazines français, animatrice télé, éditorialiste à la radio, auteur d'essais, sa longue expérience ne l'a pas vraiment en mené Afrique.

Qu'importe, à la question, posée par un membre de l'assistance, de savoir si la couverture de l'actualité africaine par les médias d'Occident rend justice à la réalité, Christine Ockrent a une réponse d'une brillante simplicité : " lisez ce journal " dit-elle, brandissant le dernier numéro de The Economist, une des bibles des milieux financiers.

Cette semaine là, l'hebdomadaire londonien consacre - une fois n'est pas coutume - sa une au continent africain, sous le titre : Africa, the hopeless continent (Afrique : le continent qui désespère !). La photo de une, pour faire bonne mesure, est celle d'un enfant soldat au visage mauvais, tenant une kalachnikov dont les munitions s'étalent fièrement sur ces épaules et son torse.

Entre autre éléments d'analyse, le long article qui se rattache à cette une explique que si le continent se porte si mal, c'est la faute à ses élites corrompus et incapables, qui ont dilapidé l'aide généreusement offerte par l'Occident depuis des décennies. L'idée d'une recolonisation de cette terre décidément maudite est suggérée, comme de bien entendu.

Dans la salle, religieusement, tout le monde a bien compris qu'aux yeux de la grande Christine Ockrent, l'Afrique est encore ce " cœur des ténèbres ", si cher à Joseph Conrad.

Bien que fondé sur une totale méconnaissance d'un vaste continent, le propos ne diffère en rien de ceux de nombreux journalistes d'Occident, auréolés (parfois) pour leur part d'une "certaine" connaissance de l'Afrique. Quelques séjours à peine, sur une poignée de théâtres africains à couvrir des enjeux fort complexes pourtant n'interdisent manifestement pas les jugements péremptoires et définitifs sur le destin de millions d'africains, leur histoire, leur nature profonde et leur avenir forcément sombre.

De 1991 à 1994, l'américain Keith Richburg est le correspondant du Washington Post à Naïrobi au Kenya, d'où il couvre tout le continent. Ces quelques années passées à couvrir une poignée de conflits africains, parmi lesquelles l'insoutenable génocide rwandais, semblent le fonder à écrire : " Cette terre me terrifie. Je ne veux pas être d'ici. Au plus profond de mon cœur de noir, je me réjouis secrètement de ce que mes ancêtres aient pu quitter ce lieu". Car un drame dévore ce confrère, il est américain et noir, donc un lointain fils d'Afrique.

Nourri dès le berceau d'un certain mépris de ses origines, sa souffrance se double de ce défaut persistant dans le regard que l'Occident porte sur l'Afrique, pour donner libre cours à une charge qui se veut honnête et courageuse, mais qui n'est en définitive que l'expression d'une formidable incapacité à dépasser les préjugés.

Car au demeurant, ni l'assassinat de Samuel Doe, ni le génocide rwandais ne furent des innovations africaines en matière de barbarie. L'humanité avait déjà, en d'autres lieux et en d'autres temps, démontré ce dont elle est capable sur ce terrain.

Sur le terrain du journaliste spécialiste de l'Afrique, Richburg a trouvé en Stephen Smith son pendant français. L'ancien journaliste de Libération puis du quotidien Le Monde, après 15 ans de métier, s'est cru le devoir d'expliquer " pourquoi l'Afrique meurt ", dans un essai au titre pompeux : "Négrologie"; éthymologiquement, le terme signifie en effet : discours sur le noir !

De Christine Ockrent à Stephen Smith en passant par Richburg au journal The Economist, il y a évidemment plus d'une publication, plus d'une radio et télévision d'Occident pour qui le continent africain se résume à un vaste espace de morts et de souffrances, d'incapacités et d'échecs.

L'horreur au quotidien et en direct

De fait, consacrer une journée à scruter les médias d'Occident dans leur portrait de l'Afrique peut se résumer à un pénible voyage qui vous mènera d'une calamité (Sida, Famine, Ebola…), à un conflit plus souvent ethnique ou religieux (du moins nous le dit-on), en passant par l'évocation d'un énième scandale de corruption dans lequel sont mis en cause des kleptocrates professionnels accessoirement chefs d'Etats ou ministres influents d'Etats africains qui n'en sont vraiment jamais, puisque non " ethniquement homogènes " s'empresse-t-on de nous préciser, l'air savant.

Il sera aussi question, de plus en plus ces derniers mois notamment, de ces africains en haillons, jeunes le plus souvent, qui dit-on débarquent par vagues successives et toujours menaçantes, sur les riches terres d'Occident, par les frontières espagnoles ou italiennes, à bords d'embarcation de fortune, au terme de voyages lors desquels certains ont été la proie de requins ou se sont noyés dans les océans.

Plus rarement, mais tout aussi régulièrement, il sera question d'allègements de dettes décidés par de magnanimes bailleurs de fonds et peut-être même sera-t-il question du dernier plan en date pour sortir le continent de son mal être (Nepad, plan Gordon Brown pour l'Afrique, taxe chiraquienne sur le billets d'avions…). Hors de ces formats, le discours médiatique occidental sur l'Afrique se résume à une peau de chagrin.

Ce qui frappe, c'est non seulement la constance de ce traitement globalement négatif (entre pitié et mépris) d'un espace composé de plus d'une cinquantaine de pays et où vivent plus de 800 millions de personnes, mais aussi l'absence de profondeur et de volonté de comprendre au-delà de l'évocation d'une réalité sans aucun doute plus complexe qu'elle n'y paraît.

Ce qui surprend, c'est bien le refus, dans tant de cas, de la part des médias du monde riche, de raconter la pauvreté du Sud et de l'expliquer sans tomber dans le travers de l'apitoiement ou plus grave, dans celui d'une mise en scène où seule importe l'émotion qu'on fera passer, en montrant le petit éthiopien au ventre ballonné à force de malnutrition, le visage marqué de la jeune congolaise maintes fois violée, l'œil noir de l'enfant soldat libérien qui faute d'avoir eu le temps d'apprendre le sens de la vie n'a avec elle qu'un rapport sanglant.

En septembre 2006, Au camp de déplacés d'Opit, à quelques kilomètres de Gulu, au nord de l'Ouganda, lors d'un voyage médiatisé comme à l'habitude d'un haut fonctionnaire onusien, les déplacés ne s'y sont pas trompés. Sous l'objectifs des caméras et des micros de médias internationaux principalement, certains exprimaient avec une juste ironie une conviction dont ils ne sont pas dupes : " oui enrichissez-vous sur notre compte, allez-y faites le ", lance un groupe de jeunes hommes, convaincus de ce que le ramdam médiatique autour de leurs difficiles conditions de vie rend davantage service aux messagers (journalistes notamment), qu'aux victimes d'un conflit vieux de 20 ans, longtemps ignoré ou alors relaté avec un souci fascinant de sensationnalisme.

La loi du silence

L'autre versant du traitement médiatique infligé au continent africain par la presse d'Occident, à côté de sa scandaleuse indigence, est le silence sur de très nombreux sujets. Ce qui fini par laisser cette fâcheuse impression selon laquelle, en Afrique, il ne se passe rien qui vaille. C'est tout juste si on y naît, vit et meurt sans connaître la guerre ou sans être infecté par une de ces pestes des temps modernes.

C'est qu'avant de mériter traitement, les drames africains, qui seuls ont droit de citer, doivent dépasser et de très loin en général, les proportions habituellement admises de l'insoutenable. Il y a certes, pour justifier telle attitude, la fameuse théorie du mort kilométrique, selon laquelle un mort dans votre voisinage, dans votre ville ou dans votre pays vaut bien plus que dix morts dans le pays voisin et cinquante autres dans un pays lointain. Mais que dire, lorsque, en plein génocide au Rwanda en 1994, au Canada, le débat politique et l'enjeu médiatique se résume à la couleur de la margarine ?

Plus près de nous, les principales chaînes internationales d'informations en continu offrent quotidiennement les preuves d'un traitement largement inégalitaire de la souffrance du monde. Au cours des mois d'août à septembre 2006, alors que la République démocratique du Congo va vivre des élections unanimement présentées comme décisives, Israël lance une opération militaire d'envergure contre le Liban, suite à l'enlèvement par le Hezbollah, de deux de ses soldats. L'élection congolaise, qui a mobilisé depuis des semaines de nombreux journalistes de grands médias va désormais passée aux oubliettes.

À longueur de journaux, la BBC et CNN notamment, imités en France par LCI et Itélé, au Canada par CBC Newswolrd, RDI et LCN n'auront plus pour seule information internationale que ce Liban martyr, d'où tente de s'échapper à grand peine les ressortissants de pays d'Occident. Oublié, le Congo et ses élections. Le pays avait pourtant auparavant franchi le test de validité pour une question africaine admise sur les écrans d'Occident.

En cinq ans de conflit, au moins trois millions de morts avaient été enregistré. La crise humanitaire avait quant à elle atteint des proportions alarmantes et les déplacements de populations avaient depuis longtemps déjà atteint des proportions bibliques. La leçon à l'évidence est bel et bien que les drames africains, en plus de passer le test de validité, doivent encore savoir se produire au bon moment pour mériter attention. Car autant le savoir, à la bourse des malheurs, ils n'ont pas la côte.

Histoire d'un regard

Le fait est que, dans les medias d'Occident et partant dans l'opinion occidentale, l'Afrique est un monde à part, un hors monde. L'Afrique est à la fois un repoussoir, un objet de pitié, une source de peurs multiformes.

Pour le sociologue Jean-Marc Ela, cet univers de fantasme dans lequel le continent est perçu dans le monde riche n'a rien de nouveau. " L'Afrique n'a jamais perçu l'Afrique que négativement " explique-t-il. Et il est vrai que depuis le philosophe allemand Hegel pour qui " l'Afrique n'a pas d'histoire ", au poète et romancier britannique Rudyard Kipling, en passant par le grand reporter français Albert Londres, l'Afrique est restée dans l'imaginaire occidental une sous humanité qu'il faut domestiquer, le "fardeau de l'homme blanc" en résumé. Au-delà donc du propos de quelques journalistes, il y a un problème plus général du regard que l'Occident porte sur l'Afrique.

Car comment comprendre autrement que dans ces médias, certaines questions, certaines complicités, certains intérêts, de coupables compromissions soient ostensiblement absentes.

L'indiscutable vérité est pourtant que l'Afrique est complexe, multiple, diverse et sans doute pas seulement désespérée ou désespérante. Les processus de démocratisation y connaissent des fortunes diverses et variées, allant du retour sous d'autres formes des autoritarismes d'hier à des avancées remarquables en passant par des statuts quo parfois inquiétant. Les conflits y ont des logiques économiques, politiques, territoriales et des dimensions identitaires, comme ailleurs. Les secteurs des économies sont parfois en pannes, d'autres fois en régression, quelques fois aussi en progression. L'expression culturelle y est souvent vivante, plus souvent abandonnée par les Etats, mais aussi en renaissance. Bref sur ce continent, la vie suit aussi son cours, à sa manière, dramatique et heureuse à la fois. Ce que reflète peu la presse occidentale.

Certes il existe des tentatives, maladroites en général, parce que nourries d'un fort sentiment de culpabilité, pour donner au Continent une image moins catastrophique. Des programmes sur une " Afrique positive " ont vu le jour sur la chaîne américaine CNN par exemple, sur la française Canal Plus également. Elles ressemblent davantage à des tentatives de rattrapage aussi inconséquentes que les reportages d'apocalypse auquel on est habitué.

Car en définitive, ce qui fait problème, c'est davantage la posture intellectuelle, l'orientation du regard et non pas la réalité rapportée. Ce qui fait défaut, c'est l'application sans fard des règles de bases du journalisme, couplée au respect minimum dû aux autres. Ce qui induit, pour le journaliste, à essayer de comprendre les logiques, à voir en ses vis-à-vis des êtres rationnels, sans doute parfois cruels, mais profondément et tragiquement humains cependant.

Car après tout, les conflits donc l'Afrique semble si peu avare, sont une constante de l'histoire. Leur horreur, depuis l'Egypte ancienne à l'antique Rome ne se dément pas. L'Afrique n'a pas inventé les génocides, ni les viols et ni les massacres… Ceci n'équivaut certes pas à dire que les africains sont moins coupables que d'autres ou encore qu'ils sont des anges imitateurs de démons qui les ont précédés. Mais qu'ils sont malheureusement ou heureusement, humains, intrinsèquement, comme d'autres. Une évidence qu'il est étrange de devoir rappeler en un siècle où l'on célèbre toutes sortes d'avancées technologiques.

On doit à la vérité cependant que nombreux sont les journalistes d'Occident montrent depuis des années la voie d'une couverture moins terrifiante des questions africaines. La belge Colette Braeckmann, grand reporter au quotidien bruxellois Le Soir, ou l'irlandais Fergal Keane, journaliste de la BBC pour ne citer que ceux là. Sans doute parce que comme l'écrit Keane : " Beaucoup trop de reportages consacrés à l'Afrique sont tributaire d'une vision du continent dans laquelle ses habitants sont de misérables tâches noirs s'étirant sur des décennies, du Congo des années soixante au Rwanda des années quatre-vingt-dix ". C'est cette image, et d'autres du même genre à propos de l'Afrique qu'il convient d'effacer avant de porter son regard sur ce continent.

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Une

CAJ, Numéro 1, Janvier 2007

Ont contribué à ce numéro :
Ahmed Taka, Mputhula Ntane, Gabrielle Michaud-Sauvageau, Marilyn Greene, Etienne Roland et André-Michel Essoungou

 
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