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CAJ,
numéro
1, Janvier 2007
Cameroun
Un journalisme en crise
Carnet de voyage dans quelques rédactions
et en compagnie de journalistes d'un pays unique dans son
genre.
Par Marilyn Greene
Le
Cameroun est un pays de contradictions. Beau, mais sale. Riche
en ressources, mais pauvre dans les faits. Les habitants de
ce pays sont intelligents mais sous éduqués,
chaleureux mais prompts à user de stratégies
de corruption et de la violence. Toutes choses que reflète
le journalisme camerounais.
En
plus des défis inhérents à une entreprise
de presse (ceux qu'impose la production et la commercialisation
des journaux), les médias du pays doivent faire face
à des défis qui leur rendent la vie encore plus
difficile. Le concept de la publicité est largement
inexploré. Par conséquent, peu de médias
réalisent des profits. Beaucoup ne parviennent pas
à payer leurs employés.
Dans un pays où le système
éducatif est à des années lumières
de celui d'un pays développé, le Cameroun produit
de jeunes adultes peu lettrés qui témoignent
peu d'intérêt pour la lecture et pour l'achat
de journaux. Beaucoup sont incapables de communiquer efficacement
autant à l'écrit qu'à l'oral.
Les médias camerounais constituent
le reflet de cette situation. Les textes sont mal écrits,
contiennent de très nombreuses fautes de grammaire
et d'orthographe, les informations sont traitées de
manière sensationnaliste. Les références
aux sources sont rarissimes.
Les correspondant du bi hebdomadaire
anglophone The post, basé à Buéa dans
la province du sud-ouest envoient leurs reportages par courriels,
à partir de cafés internet à Douala,
Yaoundé et dans une demi douzaine d'autres villes éparpillées
dans un territoire presque aussi grand que la Californie.
Devant leurs ordinateurs sans accès à Internet,
les éditeurs s'occupent de la mise en forme de ces
articles, choisissent les titres et les sous-titres. Les contenus
sont ensuite envoyés, dans une carte flash, au principal
imprimeur de presse au Cameroun, situé à Douala.
" Nous en sommes au numéro
715 ", explique Charly Ndi Chia, le rédacteur
en chef de The Post, lancé en 1997. " Ceci signifie
que notre coursier est allé à Douala 715 fois.
Parfois il n'arrive pas à l'heure. Il doit attendre
dans la file et subir les attaques des moustiques ".
L'imprimeur, MACACOS, est une propriété
de l'église catholique romaine. Presque tous les journaux
important sont imprimés ici. Chacun à son tour,
en fonction la régularité de la parution ou
plus simplement sur la base du critère : premier arrivé,
premier servi.
Un retard provoqué par un embouteillage
ou une forte pluie peut signifier de longues heures d'attente
pour le coursier, sur des chaises inconfortables, dans l'antichambre
enfumée de l'imprimerie. Si leurs journaux sont imprimés
bien plus tard que prévu, leur arrivée en kiosque
peut être retardée de deux, voire trois jours.
Il faudra cependant bien plus que d'autres
imprimeries afin de rendre les journaux camerounais profitables.
Les médias devront déjà offrir des contenus
qui suscitent l'intérêt de l'acheteur potentiel.
Il leur faudra également se soumettre davantage aux
exigences de la gestion d'une entreprise et se comporter beaucoup
moins en porte parole d'intérêts politiques.
Parmi la vingtaine de publications disponibles en kiosque,
seule une poignée peut être considérée
comme sérieuse. Certaines ressemblent à des
fleurs du désert : lumineuse à l'horizon dès
lors qu'elles ont reçu un bel arrosage financier d'un
parrain politique, ensuite portée disparue aussitôt
que la source d'argent vient à tarir.
Certains journaux ont connu un bon démarrage.
Les quotidiens francophones Mutations, Le Messager et La Nouvelle
Expression sont respectés, leurs bureaux sont connectés
à Internet et ces publications couvrent une variété
de sujets, même si leur couverture n'évite pas
le piège de la politique partisane. Les journaux anglophones
- The Post, The Herald et The Star Headlines - publiés
de manière moins régulière et avec peu
de ressources tentent néanmoins de s'améliorer.
Cameroon Tribune, propriété du gouvernement,
est le seul journal publié en trois couleurs. Il est
aussi le plus volumineux avec ses 36 pages. Nourri de nombreuses
publicités d'institutions gouvernementales, il est
le journal plus distribué dans le pays.
Vendu à 60 centimes de dollars
(400 francs CFA), les journaux coûtent trop chers pour
la majorité des camerounais. En dépit des ressources
dont dispose le pays - pétrole, bois, café,
banane, caoutchouc, huile de palme, gaz naturel et cacao -
autour de 1,6 millions de camerounais vivent en dessous du
seuil de pauvreté. Choisir d'acheter un journal peut
signifier de sacrifier un repas ou des médicaments.
" Nous avons un problème
de lectorat ", explique Pegue Manga Fidelis, éditeur
à The Post. " La pauvreté nous gangrène.
Les gens veulent lire. Mais ils ne veulent pas acheter ".
Un exemplaire vendu est lu par 15 à 20 personnes qui
se le passent les unes après les autres.
Graisser
la patte
La corruption est le lubrifiant qui
permet aux choses d'avancer au Cameroun, un pays noté
à 2.2 en 2005 par Transparency International (sur une
échelle de zéro, pour les pays très corrompus,
à 10 pour ceux qui ne le sont pas).
Lorsque je suis arrivé au Cameroun
en Septembre 2005, les commentateurs débattaient avec
humeur sur la perte du statut de pays le plus corrompu au
monde. Beaucoup le liait avec l'élimination de l'équipe
nationale de football en vue de la coupe du monde. Ce n'est
quand même pas normal de gagner toutes les fois, analysaient-ils.
Les responsables du gouvernement décrient
la corruption à longueur de discours, mais en même
temps, ils offrent des enveloppes d'argents aux reporters
chargés de les couvrir.
" La corruption est partout. Il n'y a pas de lieu où
elle n'existe pas. Tout le monde est coupable et donc personne
ne peut sévir ", explique le journaliste Innocent
Timbong. " Si l'on poursuivait les gens pour corruption,
pas un seul fonctionnaire ne serait en liberté "
poursuit-il. " Nos salaires ne suffisent même pas
à nous faire vivre. Les journalistes corrompus sont
le produit d'une société corrompue ", ajoute
Charly Ndi Chia.
Lors d'une réunion à laquelle
assistent 200 étudiants en journalisme, un futur confrère
pose la question de savoir si le fait d'accepter " un
cadeau d'appréciation après avoir publié
un article " ne pose aucun problème. Après
tout explique-t-il, le reportage a déjà été
publié. Lorsque je lui réponds qu'il ne devrait
pas accepter ce cadeau, mon auditoire explose dans un grand
rire, jugeant mes propos absurdes. Pourtant, en acceptant
pots de vins et cadeaux, les journalistes perpétuent
la corruption. Ce qu'ils nomment eux gombo.
Du
sommet à la base
Au pouvoir depuis 1982, Paul Biya, le
président camerounais s'y est maintenu à l'issue
d'élections contestées et lors desquelles les
fraudes, l'intimidation et la violence ont été
très présentes. Le pays bénéficie
certes d'une certaine stabilité et son sol riche assure
une abondance de nourriture à ses habitants. Mais le
contrôle très serré exercé sur
les médias tout au long de la présence de monsieur
Biya au pouvoir a permis de faire taire la dissidence.
Le gros de la répression contre
la presse a eu lieu dans les années 1990, avec les
arrestations très médiatisées de Pius
Njawé notamment, propriétaire du journal Le
Messager. Njawé a passé dix mois à la
prison centrale de New Bell pour avoir " diffusé
de fausses informations ". Son tort, avoir remarqué
l'absence insolite du président qui assistait alors
à la finale de la Coupe du Cameroun de football en
1997. Njawé a ensuite écrit : " Paul Biya
est-il malade ? ".
Aujourd'hui la presse est plus libre
et elle ose davantage. Lors des célébrations
tout en éloges du 23è anniversaire de la présence
de Biya au pouvoir, les chroniqueurs ont souvent posé
une question : " qu'a fait Paul Biya pour le Cameroun
? ". Selon les lecteurs du journal Eden interrogé
dans le cadre d'un sondage, le président n'a "
rien fait pour les enseignants
son héritage ce
sont les bars à boissons
nous avons reculé
de 23 ans
23 ans de promesses non tenues ". De
tels propos auraient été sanctionné par
une peine de prison il n'y a pas si longtemps.
C'est que aujourd'hui, pour les journalistes,
menaces et harcèlements sont plus souvent le fait de
policiers et d'autres individus. Un directeur de publication
recevra par exemple la visite d'un fonctionnaire des impôts,
le menaçant de sévir. Un journaliste pourrait
se voir intercepté dans la rue et maltraité
par la police au prétexte qu'il n'a pas certains documents.
Pour Charly Ndi Chia " avant notre situation était
très mauvaise. Aujourd'hui elle est simplement mauvaise
".
Dans son dernier rapport 2005 sur la
liberté de presse, Freedom House considère que
le Cameroun est un pays " non libre ". Reporter
sans frontières classe le pays au 83è rang parmi
167 pays. Huit places de mieux que l'année précédente.
Guibai Gatama, directeur de l'il
du Sahel, un des seuls journaux présent dans les trois
provinces du nord du pays est sous le coup d'une demi douzaine
de poursuites devant la justice. Il n'a pas encore été
arrêté, mais les autorités attaquent de
manière différente. En lui infligeant des amendes
et en l'obligeant à se présenter devant des
tribunaux situés très loin, sans même
prendre la peine d'en indiquer le lieu. " Ils ne vous
donnent ni jour, ni heure afin que vous comparaissiez, ensuite
ils vous filent une amende pour absence ", explique Gatama.
Les journalistes qui couvrent les crises
politiques et sociales constituent une cible privilégiée.
À la fin de l'année 2005, la police s'est particulièrement
intéressée aux activités de groupes anglophones
- les anglophones représentent 20% de la population
totale et sont concentrées dans les deux provinces
du nord-ouest et du sud-ouest du pays, régions anciennement
colonisées par la Grande Bretagne. Ils estiment qu'ils
sont sous représentés dans les sphères
politiques et victimes de discriminations en matière
d'accès à l'emploi et d'investissements en infrastructures
publiques. Les appels à la sécession lancés
par le Southern Cameronn National Council (SCNC) ont provoqué
la répression du pouvoir.
Deux journalistes de la ville de Kumba,
Philip Njaru et Innocent Yuh ont été violemment
interceptés alors qu'ils se rendaient à un de
mes cours. La police les a accusés d'être des
agents du SCNC. Leurs téléphones portables et
leurs enregistreuses seraient " des outils de leur travail
pour le SCNC ", a estimé la police. Njaru a été
hospitalisé suite aux coups et aux blessures qui lui
ont infligés. Lorsque mes étudiants et moi sommes
arrivés à l'hôpital, des policiers en
armes veillaient sur lui. Deux officiers provinciaux sont
accourus ensuite pour expliquer et s'excuser sur ce "
malentendu ".
Courageux
sacerdoce
En dépit des
bas salaires, de l'absence d'équipement, des terribles
conditions de travail, du harcèlement des officiels
et d'autres maux chroniques, les journalistes camerounais
essaient de faire leur métier. Quiconque est tenter
de pester contre un titre ou des phrases mal écrits
devrait s'en rappeler. Car le fait même que ces journalistes
essaient de faire de leur mieux est déjà admirable.
Et ils font chaque jour un peu mieux. " Les journalistes
survivent à cet enfer parce qu'ils aiment leur métier.
C'est leur passion ", estime Innocent Timbong.
Cette attitude vaut à certains
journalistes de passer pour de vrais héros. Comme c'est
le cas pour Pius Njawe, qui a lancé le Messager en
1979, alors qu'il n'avait que 22 ans. Depuis 1990, il a été
arrêté à plus de 20 reprises. Nkemayang
Paul Foanyi est lui aussi un battant. Directeur du Star Headlines
à Limbe, il n'a pas toujours les moyens de publier
son journal. Mais il s'obstine et y réussit souvent.
" C'est mon amour pour ce métier qui me pousse
à poursuivre ", dit-il.
Cet article est paru dans
la revue Knight Line International à l'hiver 2006,
en version anglaise, sous le titre " Against all odds
". Il a été traduit et adapté par
Journalisteafricain.com, avec l'autorisation de Knight Line
International.
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